mardi 12 janvier 2010

Les dimensions psychiques de la précarité

Les dimensions psychiques de la précarité

Entretien avec Jean Furtos
Vous dirigez l'Observatoire régional Rhône-Alpes sur la souffrance psychique en rapport avec l'exclusion (l'Orspere), devenu en 2000 l'Observatoire national des pratiques en santé mentale et précarité (ONSMP). Pouvez-vous nous expliquer sa mission ?

Les prémices de l'Observatoire débutent en 1993, avant sa fondation en 1996 ; il s'agissait de répondre à la demande de certains travailleurs sociaux confrontés à des catégories de la population socialement précaires (chômeurs de longue durée, Rmistes...) qui connaissaient des difficultés psychologiques. Ces personnes ont été orientées par les travailleurs sociaux vers les centres médico-psychologiques, mais les psychiatres, les psychologues, les infirmières ne savaient pas vraiment quoi faire : ces personnes ne demandaient rien et ne relevaient pas de pathologies mentales classiques.

Confrontés à ces nouvelles souffrances, les professionnels se sentaient incompétents. Notre mission a donc été d'abord d'articuler le social et le psychique, cherchant à comprendre et à produire des théories qui rendent compte des pratiques émergentes avant de les promouvoir.

Pour ce faire, nous travaillons avec les acteurs de terrain et leurs hiérarchies.

Vous défendez l'idée d'une clinique psychosociale. De quoi s'agit-il ?

La clinique psychosociale appréhende la souffrance psychique qui arrive sur les lieux du social. La grande caractéristique de cette souffrance est qu'elle ne fait pas l'objet d'une demande directe. Ces gens vont mal mais ne sollicitent pas une aide psychologique alors que, manifestement, il y a une dégradation de leur existence tant sur le plan social que personnel et familial.

La clinique psychosociale se donne donc pour tâche d'aider des personnes dont les difficultés psychologiques se présentent comme des obstacles au travail social en terme d'insertion ou de réinsertion.

Une autre caractéristique de la clinique psychosociale est son indétermination : des travailleurs sociaux écoutent la souffrance alors que ce ne sont ni des psychologues ni des psychanalystes, tandis que des psychologues ou des psychiatres sont sollicités pour des difficultés de logement ou de travail social, alors qu'ils ne sont en principe pas là pour ça.

La clinique psychosociale modifie les pratiques : les professionnels se doivent d'accepter pendant un temps d'être un peu décalés et d'accueillir les gens tels qu'ils se présentent.

Estimez-vous que toute personne socialement précaire connaît ces souffrances ?

Il faut distinguer la précarité psychique et la précarité sociale. Depuis la fin des trente glorieuses, il y a une précarisation du salariat, donc une précarité sociale : davantage de gens socialement précarisés vivent avec les minimaux sociaux, ou sont des « travailleurs pauvres » ou en CDD... Mais ils ne connaissent pas tous, et heureusement, une précarité psychique exacerbée. Inversement, certains sont dans l'obsession de la perte alors qu'ils ont encore un emploi et un statut social. Vous pouvez donc être psychiquement précaire alors que vous gagnez bien votre vie. Lorsque nous avons travaillé avec des médecins et des psychologues du travail, nous avons été frappés de voir que des gens qui ont « tout pour être heureux » pouvaient être dans la même précarité psychique exacerbée que ceux qui sont socialement très précaires. On peut même constater le « syndrome du survivant » : certaines personnes ont vu leurs collègues être licenciés et ne cessent de se demander quand va venir leur tour. Dans leur esprit, elles ont déjà perdu.

Vous avez bien sûr des personnes qui s'en sortent très bien et qui se disent : « Si je perds, je trouverai un autre travail, ou j'irai chez mes parents, etc. »

Vous voyez qu'il y a un rapport entre la précarité sociale et la précarité psychique, mais qu'il n'est pas mécanique. Cette précarité exacerbée, dont je parle, n'est donc en rien la précarité normale de tout être humain, laquelle est simplement le fait que, seuls, nous ne pouvons pas vivre, et que l'avenir nous est inconnu.

Cette précarité psychique peut donc prendre plusieurs formes ?

Absolument. On peut distinguer plusieurs zones de précarité psychique, et là je vous parle en psychiatre et non en sociologue de la précarité sociale. Il y a donc une manière « normale » de vivre la précarité. C'est le cas de ceux qui vont globalement bien, en dépit des incertitudes. Ils sont capables de demander de l'aide quand ils en ont besoin et d'anticiper un avenir. Ils parviennent à faire le deuil de ce qu'ils perdent et à créer autre chose. C'est la précarité « normale ».

A côté de ce groupe, il y a ceux dont je vous disais qu'ils ont tout pour être heureux alors qu'ils ont déjà perdu psychiquement. On est là face à une sorte de mélancolie sociale.

Parmi ceux qui sont effectivement dans la précarité sociale, il y a ceux qui sont aidés par le travail social, un accompagnement qui les aide à aller bien psychiquement, même si c'est sans doute un peu dur.

Enfin, vous avez ceux qui entrent dans une spirale infernale, qui les conduit à ne plus pouvoir « souffrir leur souffrance ». C'est ce que nous appelons, avec le sociologue Christian Laval, les « pathologies de la disparition ». Le syndrome d'autoexclusion en est la forme la plus grave. Ce syndrome touche en général des gens socialement précaires (mais pas nécessairement) qui, face à une souffrance psychique intolérable, se coupent de leur souffrance et donc d'eux-mêmes. Il y a alors une érosion de la capacité de penser et de sentir ses émotions ; pour ne pas souffrir, certains anesthésient jusqu'à leur propre corps. On observe également une rupture active avec la famille et les proches parce que le lien social les fait souffrir. Cette rupture est le moteur de l'isolement et de l'errance. Quand vous êtes dans cette situation de survie, vous faites des choses contre vos propres intérêts, pour survivre. Autres symptômes : une diminution ou une abolition de la honte et l'incurie (ou absence du souci de soi). Ces personnes ne s'occupent plus d'elles-mêmes, se sentent coupées de leur appartenance à la commune humanité et s'abandonnent, avec des négligences graves au niveau de l'hygiène ou de la nourriture, qui peuvent aboutir à la mort. Enfin on constate également des crises paroxystiques de violence, contre soi-même ou contre les autres.

Que préconise votre observatoire face à ces souffrances ?

Nous sommes dans une société où l'on clame les droits de l'homme alors que le contexte économique crée de l'exclusion. Mais la globalisation du contexte ne doit en aucun cas empêcher le travail local de terrain, notamment le travail clinique. Ceux qui exercent dans le travail social et/ou psychologique se doivent de connaître ces nouvelles cliniques, et notamment le syndrome d'autoexclusion.

En France, les travailleurs sociaux et un certain nombre de soignants en psychiatrie ou de médecins généralistes sont de plus en plus sensibilisés à ce type de précarité psychique. Mais ces notions cliniques méritent d'être connues de tous ceux qui sont en contact avec des personnes en situation de précarité : les bailleurs, les policiers, les gendarmes, les pompiers, les enseignants, etc., ont besoin d'être formés. S'ils comprennent l'enjeu de la précarité sociale et psychique, leur pratique en est transformée.

D'autre part, il convient de travailler en réseau. Quand quelqu'un s'adresse à vous en disant « docteur, j'ai mal », il sollicite votre compétence et vous n'avez pas besoin de travailler en réseau. La question se pose en cas d'une indétermination face à laquelle les professionnels se sentent impuissants. Il faut alors travailler en réseau, communiquer en respectant les règles de déontologie de chacun et se créer une culture commune.

Prenons le cas d'une plainte de voisinage concernant un homme de 50 ans qui souffre du syndrome d'autoexclusion. Les voisins se plaignent parce qu'il ne ferme plus les robinets et que son appartement sent mauvais. Les pompiers peuvent être sollicités, mais aussi les bailleurs, les services sociaux, les services psychiatriques, la mairie, et tous doivent se concerter un tant soit peu pour savoir comment appréhender cette situation et décider du suivi à donner ? d'une éventuelle hospitalisation si nécessaire.

Il faudrait aussi que l'enseignement initial sensibilise les futurs cadres aux constats faits par les médecins, psychanalystes et psychologues du travail. Il est crucial qu'ils soient informés sur la souffrance au travail d'aujourd'hui.

Il en est de même, d'ailleurs, avec les élus locaux qui sont proches de cette clinique psychosociale : pas en tant que professionnels, mais bien en qualité d'élus ayant des responsabilités politiques.

Propos recueillis par Catherine Halpern

Jean Furtos


Directeur de l'Observatoire national des pratiques en santé mentale et précarité, il est notamment l'auteur, avec Christian Laval, de La Santé mentale en actes. De la clinique au politique, Érès, 2005.

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