L'exclusion exige l'évolution de la prise
en charge des maladies mentales
Article paru dans l'édition du 25.03.95
Tandis
que des experts déplorent une « incapacité de collaboration » entre les
secteurs psychiatriques et les dispositifs sociaux, Mm Veil met en garde contre
le risque de « psychiatrisation de l'exclusion »
PSYCHO-SOCIAL
Afin d'améliorer la prise en charge des souffrances psychiques,
particulièrement chez les jeunes et les personnes en situation de précarité,
Simone Veil, ministre des affaires sociales, de la santé et de la ville, a
estimé que « le dispositif sanitaire doit résolument s'ouvrir sur le social ».
INAUGURANT la cinquième semaine nationale de la santé mentale, qui s'achève
dimanche 26 mars, Mm Veil a repris la proposition d'un groupe de travail
présidé par le proflesseur Antoine Lazarus, consistant à ouvrir, au sein des
structures d'intervention sociale, des lieux d'écoute réservés aux populations
en difficulté. DES LIEUX spécifiques pour les adolescents seront par ailleurs
installés dans les établissements hospitaliers, et les services d'urgences
devront obligatoirement disposer d'un accueil psychiatrique en coordination
avec le SAMU.
MALADIE MENTALE ou souffrance sociale ? La montée de la
précarité dans la société française bouleverse les critères habituels de prise
en charge de la santé mentale. Sous le titre « Une souffrance qu'on ne peut
plus cacher », un groupe de travail pluridisciplinaire présidé par le
professeur Antoine Lazarus, constitué en novembre 1993 par la délégation
interministérielle à la ville (DIV) et la délégation interministérielle au
revenu minimum d'insertion (DIRMI), vient de rendre public le résultat de ses
travaux. Il déplore une « incapacité de collaboration entre le secteur
[psychiatrique] et les divers dispositifs sociaux », qui serait notamment due «
à la grande difficulté qu'a toujours eue le secteur à mettre en place une
pratique de prévention ».
Forts d'une approche
résolument transversale du phénomène, la cinquantaine d'experts du groupe «
Ville, santé mentale, précarité et exclusion sociale » refusent de proposer un
modèle administratif unique d'organisation. Ils observent tout d'abord que les
personnes les plus démunies « souffrent rarement et pas plus que la population
générale de maladies mentales répertoriées ». Ils ajoutent que la fréquence des
symptômes rattachés à une pathologie mentale sévère (dépression majeure, forte
angoisse, phobie...) est beaucoup plus élevée chez les allocataires du RMI que
dans la population générale, mais pas celle liée à des pathologies mentales
légères. Mais, comme le disent les rapporteurs, une chose est d'entendre, une
autre est de savoir de quoi il s'agit et comment agir. Les symptômes actuels
qui sont repérés la fatigue, l'échec, le manque d'énergie, la honte, la
dénégation, l'absence de liens sociaux... relèvent-ils des caractéristiques
pathologiques des individus ou bien sont-ils simplement un signe de
l'impuissance des dispositifs sociaux à agir sur les conditions de vie des
quartiers ?
Souffrance
existentielle assimilée à une pathologie mentale ou souffrance liée au contexte
social : les experts s'abstiennent de trancher. Certains cliniciens cités dans
le rapport ont affirmé qu'« il est impossible, même cliniquement, de distinguer
les dépressions des situations de désespérance, et que les deux ne relèvent pas
du même traitement, il n'y a donc pas de substitution possible entre le
psychiatrique et le social ». « La sortie hors les murs institutionnels, dans
des lieux non spécialisés, n'est pas encore de pratique courante, ajoutent à
cet égard les rapporteurs, ce qui contribue à renforcer l'impression des
professionnels du social d'être laissés isolés face à des problèmes qu'ils ne
maîtrisent pas. »
ESPACES DE PAROLE
Dans la spirale de la
désocialisation, où « tout se passe comme si des démarches complexes comme
celle du contrat, du projet (d'emploi, de formation, de vie) » étaient exigées
« des personnes les plus marginales », il ne s'agit pas non plus de «
psychiatriser le social ». Il semble ainsi « nécessaire de dépasser la santé
dans son acception classique de réparation et de prévention de la maladie et de
considérer que certaines formes de mal-être, qui ne sont pas la maladie
mentale, qui n'y conduisent pas forcément, peuvent entraîner un recours à des
actes de soins ; parallèlement, il faut considérer que le volet santé d'un
certain nombre de dispositifs sociaux mérite d'être renforcé (...). »
Le groupe de travail
insiste ainsi sur la nécessité de développer des lieux d'écoute et d'expression
de la souffrance, « parce que soigner celle-ci est, d'une part, une mission de
service public et, d'autre part, relève d'une bonne prévention de la
consommation de soins plus coûteux ». Au vu des quelques expériences déjà
tentées en la matière, les experts estiment que ces espaces de parole ne
doivent pas se substituer aux lieux d'accueil, d'aide et d'orientation des plus
démunis, que la séparation des fonctions « doit être lisible et crédible pour
l'usager » et que des « spécialistes de l'écoute thérapeutique » doivent seuls
assumer cette charge.
Parce qu'« il n'y a
pas de critères permettant de définir les ayants droit de l'écoute psychothérapeutique
de la souffrance », ces dispositifs installés dans les lieux d'intervention
sociale devront rester extrêmement diversifiés, être évalués, et des crédits
spécifiques leur être alloués. « Il ne s'agit pas (...) de mailler le
territoire de lieux d'écoute et d'expression de la souffrance des personnes en
situation d'exclusion en en créant sur le papier autant que de secteurs, de
comités locaux d'insertion ou selon un pourcentage pondéré du nombre
d'allocataires du RMI ou de chômeurs », précisent les auteurs.
Une « cellule
technique » regroupant, au niveau national, la direction générale de la santé,
la direction de l'action sociale, la DIV, la DIRMI et la direction des hôpitaux
sera chargée de coordonner les efforts et d'initier de nouvelles expérimentations.
Les cinq administrations précitées « s'engagent (...) à assurer ce programme
expérimental et d'étude pour 1995 et 1996 ». Un premier rapport d'exécution
devra être établi au mois de juin 1996. Annonçant, mardi 21 mars, que ces lieux
d'écoute seraient financés, Simone Veil, ministre des affaires sociales, de la
santé et de la ville, a estimé que « la psychiatrisation de l'exclusion est un
risque aussi important que la non-prise en compte des souffrances psychiques de
ces populations ». « Quand les espaces publics deviennent d'abord des lieux
d'insécurité, estiment encore les experts, quand les rapports interhumains
fonctionnent d'abord sur le fantasme de l'agression, quand il n'y a pas
d'espace-temps de parole commune, ni celui du travail (parce que la communauté
de travail s'est elle aussi délitée), ni celui de l'école, ni celui des actes
de la vie quotidienne (magasins, bistrots, laveries...), c'est l'existence même
de la cité tout entière qui est menacée. » Prendre en charge le mal-être et les
souffrances des personnes en situation de précarité c'est aussi « adopter une
vision autre, moins économiciste, moins productiviste de ce que l'on nomme
crise ».
LAURENCE
FOLLEA
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